mercredi 15 novembre 2017

Les frasques des fresques (Faut-il effacer les fresques des salles de garde?)


Entrer dans une salle de garde d'un hôpital la première fois m'a fait le même effet que feuilleter un numéro de Fluide Glacial, magazine ancêtre de Charlie, qui ferait rougir un charretier.


Un temple de la régression et de la transgression avec des fresques à caractère pornographique du sol au plafond caricaturant les médecins qui viennent y déjeuner parfois dîner et décompresser.
Ils (elles) y sont représenté(e)s souvent nu(e)s avec des partenaires multiples, dans des positions acrobatiques.


La surprise est totale devant ces dessins incroyables: sexes en réalité augmentée, fellations colorées, scènes historiques et mythologiques revisitées... Ils célèbrent un humour carabin, décalé et débridé.


Les salles de garde sont les réfectoires des médecins hospitaliers hommes et femmes qui le souhaitent (internes accompagnés de leurs externes, chefs de cliniques, praticiens hospitaliers...).
Ces lieux privés, réservés aux initiés, sont des locaux alloués par les directeurs d'hôpitaux.
D'abord au XVIIIe siècle pour la corporation des chirurgiens qui vivent à l'hôpital, puis au XIXe siècle pour tous les internes dont le statut venait d'être créé.


Gilles Tondini un photographe auteur a eu le privilège de les parcourir et de les faire connaître au grand public dans son ouvrage appelé l'image obscène.
De Gustave Doré à Cabut, des dessinateurs de renom, y ont mis leur patte.


Un rituel rigoureux et étonnant habite ces salles de garde.
Les tables sont disposées en U, les médecins y pénètrent exclusivement en blouses et s'assoient par ordre d'arrivée et seulement après avoir tapé sur le dos de chacun des convives déjà installés en signe d'appartenance à leur confraternité. La nappe est un drap (souvent jaune citron aux couleurs de l'APHP) sur laquelle on s'essuie la bouche faute de serviettes. Personne n'est autorisé à parler de médecine jusqu'à ce que le café soit posé à table en fin de repas.
Les médecins ne partiront qu'après avoir eu l'autorisation de l'économe.


L'économe, nommé pour un semestre renouvelable, sorte de souverain intendant, dirige ses administrés et fait respecter ces règles anciennes sous peine de la taxe, une sorte de gage désigné par le lancement d'une roue de loterie.
Il lui incombe d'organiser les améliorés (déjeuners haut de gamme à thème), et les tonus (soirées de fins de semestre d'interne, costumées ou pas du tout…)
Ridicule ce cérémonial ? Probablement. Mais ce sont les maladies qui tuent, jamais le ridicule.

De nombreuses salles de garde sont en train de fermer, le motif invoqué est économique.
Par ailleurs, l'APHP se pose actuellement une question des plus importantes: faut-il effacer les fresques des salles de garde ? Le motif invoqué est le sexisme qui s'en dégage. Qu'en pensent les principales et principaux intéressé(e)s c'est à dire les internes ?

Peut-être faut-il d'abord condamner et sanctionner les attitudes de certains médecins dans les services plutôt que des dessins.
Sexistes les médecins ? Dans la même proportion que le reste de la société ? Plus que les consultants ou les commerciaux dans leur cantine immaculée ? F




































jeudi 2 novembre 2017

Quand faut-il lâcher prise?

Tout le monde n'a pas la chance de mourir à 95 ans dans son sommeil entouré de sa famille et sans avoir jamais pris un médicament.
Depuis mes débuts à l'hôpital, j'ai été amenée à me poser des questions philosophiques telles que jusqu'où faut-il aller pour aider nos patients à vivre ? Quand la mort devient-elle préférable à la vie?
Je faisais la visite avec les infirmières un matin lorsque je trouvais une entrante des urgences inanimée dans son lit. Je ne connaissais pas encore son dossier, son passé, son traitement. Sans réfléchir, nous avons saisi le chariot de réanimation et nous l'avons récupérée, telle qu'elle était préalablement sans aggravation ni amélioration. Puis nous l'avons fait admettre en service d'unités de soins intensifs. Son mari était soulagé. Ils allaient reprendre leur quotidien, un quotidien sans déplacement, sans fête, un quotidien limité, certes. Les réanimateurs nous ont reproché nos manoeuvres, estimant que cette patiente avait des antécédents trop importants pour être sauvée, pour continuer à vivre. Là se dessine l'éternel débat : qu'appelle-t-on vivre ?
Un problème grave de santé suscite toujours de nombreuses questions quant à sa résolution.
Certaines situations sont évidentes. Si l'on croit à la guérison avec une restitution ad integrum, tout doit être tenté, ça tombe sous le sens. Masser un jeune patient en arrêt cardio-respiratoire plus de 30 minutes, trouver un remède expérimental à l'étranger, tenter une chirurgie délicate, débuter des traitements lourds mal tolérés.
Certaines situations sont bien plus complexes. Les prises en charge ainsi varient. Aucun cas de figure n'est comparable en médecine mais force est de constater que l'acharnement à traiter un lymphome de Hodgkin chez un trentenaire sans antécédent ne peut pas être le même que s'il s'agissait d'un cancer du pancréas chez une personne âgée et poly pathologique.
A la fin de mon clinicat (ou post-internat), j'avais ainsi décidé de ne pas traiter un lymphome cutané chez une patiente grabataire atteinte d'une démence d'Alzheimer. J'avais demandé aux internes de n'effectuer qu'un traitement symptomatique et pas curatif. Lorsque je suis revenue dans le service à l'occasion d'une réunion quelques semaines après, cette patiente entamait alors sa troisième cure de chimiothérapie, mon avis n'ayant pas été suivi par la nouvelle équipe.
Améliorer le confort et soulager la douleur ne sont jamais négociables. Pour le reste, quand faut-il lâcher prise?
Dans les examens complémentaires ? Ne faire des explorations que si leur résultat a un véritable intérêt pour la suite?
En terme de thérapeutique ? De quoi faut-il tenir compte ? De l'avis du patient d'abord s'il est en mesure de l'exprimer et s'il est compatible avec la réalité, de celui de sa famille. Des antécédents, de l'histoire de la maladie, de sa possible réversibilité, de son évolution, de la souffrance engendrée par les pathologies, de la capacité à supporter un traitement.
Je pense toujours à cette phrase d'Orwell (qui l'utilisait plutôt dans un registre comportemental dans 1984) : il ne suffit pas de rester en vie, il faut rester humain.
A l'inverse, mon père, plutôt en bonne santé, venait d'avoir 67 ans lorsque le Docteur B. urologue parisien lui avait diagnostiqué un cancer de prostate localisé (de petite taille sans métastase). J'avais alors évoqué le traitement avec le Dr B. Je n'oublierai jamais son incroyable attitude attentiste : ''oh ce n'est qu'un tout petit cancer, on peut juste surveiller''. Attendre quoi ? Que le cancer se développe ? Que mon père meurt d'autre chose ? Je l'ai donc confié à un autre urologue qui l'a guéri.
Les médecins s'interrogent, ils se concertent. Il leur arrive de s'opposer, de se déchirer. Il est impératif que les patients et leurs familles prennent part à ces discussions, donnent leur opinion. Ces différentes interactions mènent à des choix, parfois cornéliens. F